En marge

14 août 2019

Emois, Poésies

Ne pas être professeur et écrire dans la marge. Dans ce cas précis un message à l’encre noire se retrouve dans le rouge.

 

Je l’appris très jeune.

 

Un jour que je m’étais égaré dans le paysage désert d’un album à colorier, je me trouvai face à mon premier choix crucial : de quelle main attraper le crayon qui me tendait son attente ?

 

Je le saisis instinctivement de la main gauche.

 

Sans attendre, une voix sinistre me hurla que sans réparation immédiate je deviendrais un sinistré à vie :

 

« Malheureux ! pas de la senestre ! de la dextre ! »

 

C’en était fait de mon avenir !

 

La voix, qui possédait des bras, des mains et des doigts s’en servit pour lier la main coupable au dossier de ma chaise. Elle m’intima l’ordre de recommencer de la paluche légale.

« Et sans dépasser, s’il te plaît ! »

 

A peine la mine que j’avais empoignée, rouge probablement, toucha-t-elle la feuille, blanche à coup sûr, que je pâlis et que je m’écroulais inconscient face contre désert.

 

La laïque fit alors dans la douceur.

 

La main vociférante me happa sans ménagement, me souleva hardiment, me gratifia de quelques congratulations ajustées d’une paumelle ferme avant de me ramener sur terre sous le jet glacial d’un robinet de préau fixé face au nord.

 

L’expérience se renouvela plusieurs fois jusqu’à ce que l’on validât le fait que j’étais inapte à la nation, que je finirai mon temps à l’usine comme mes parents – vous savez les ritals du coin de la rue – qui y tiraient et y poussaient des caisses promises à un avenir lucratif.

 

Chat échaudé ne craignant pas d’échafauder des vengeances, j’attendis patiemment quelques années durant lesquelles je m’appliquais à dépasser les lignes noires du modèle en peignant, à ne pas découper au cordeau les corbeaux encadrés que je venais de noircir et à ne pas savoir lier le collier de macaronis que ma macarona de mère s’empressa de jeter dans l’eau bouillante dès le lendemain de la fête des mères.

 

Le jour de la vengeance arriva enfin à la vitesse de l’âge de raison.

 

Posé devant un pupitre du premier rang par une institutrice avertie de ma dissipation maladive, je m’extasiai dès le jour de la rentrée scolaire à la distribution de mon premier livre de lecture.

 

J’avais bien déjà côtoyé quelques ouvrages illustrés qu’une marraine aimante ne manquait pas de m’offrir mais ce genre de loisirs inutiles n’avaient pas cours chez nous. Les multiples pages reliées avaient donc servi à caler une table, une armoire et les claies où séchaient les fromages dont le petit lait ne souffrait pas l’inclinaison.

 

Il faut avouer ici que l’avertie avait de la pédagogie et qu’en moins de temps qu’il n’en fallait à Houdini pour se sortir d’un mauvais pas, elle me transmit le virus de la lecture.

 

Je découvris soudain qu’avec un peu de dextérité cervicale et d’abnégation oculaire, on pouvait s’offrir gratis des pérégrinations d’une incommensurable beauté.

 

Dès lors, je dévorais tout ce qui me passait sous la main, j’ingurgitais sans même déglutir l’infinité de desserts sucrés que la bibliothèque de classe me tendait !

 

Et tout cela sans prendre un gramme !

 

Je fis le bonheur de mon institutrice qui ne tarissait pas d’éloges devant ce goinfre d’alphabet qui harponnait les ouvrages du fond de sa classe à longueur de journées. Elle révisa les divinations vociférantes de ses haltères égales et professa que quelque chose pourrait peut-être germer de cette graine jadis vouée aux terres en friches.

 

Je progressais chaque jour et j’enchantais mes instituteurs comme de mes parents qui se murmuraient de concert – bien que n’étant pas musiciens – que l’on pourrait peut-être faire quelque chose de moi.

 

Ils s’accordaient toutefois sur le fait que quitte à faire de moi un marginal, la nature en avait fait un vrai et m’avait doté de deux mains gauches, vraisemblablement reliées à un seul cerveau gauche et qu’ainsi mon avenir à l’usine semblait compromis.

 

Il est utile de préciser qu’à cette époque les manufactures se méfiaient des poètes et des farfelus.

 

Il me fallut attendre la classe de cours moyen pour vivre une première révolution. L’instituteur, un colosse irascible comme seule la laïque sut en produire et que l’idée même de douceur semblait ne jamais devoir atteindre, eut la délicatesse de m’offrir au détour d’un poème la fantasmagorie du mot « mordoré ».

 

Pour la première fois de mon existence, je vis un vocable s’allumer, s’animer, rutiler et entamer une danse solaire à mes yeux étonnés. Il enluminait de son éclat l’esquisse du portrait d’un oiseau bleu et j’ignorais tout de son sens.

 

Mais que ce terme libérait de merveilles !

 

Qu’il suggérait de possibles !

 

Que son timbre délivrait de générosité !

 

La Laïque ayant ses grandeurs, je pénétrais de toute mon extase dans une deuxième dimension, celle de la douceur des mots où un colosse venait de me propulser.

 

Ces trois syllabes me lièrent de manière indéfectible au monde irisé et chaloupé de Blaise. Nos sangs venaient de s’échanger et désormais mon existence côtoierait la sienne. Mes émois bourlingueraient aux côtés de ceux de Cendrars le transsibérien, de Sans Bras le patriote, de Samba le brésilien ou de Sombra le noctambule.

 

Dorénavant à l’affût de la moindre vigueur syllabique, je tenais à jour mon carnet de curiosités lexicales où j’entassais alphabétiquement des vocables aussi disparates que « alexandrin », « bastingage », « cinétique », « drosophile » ou encore « élucubration ».

 

Maladroit pour les travaux manuels, totalement étranger aux avancées d’une bille en milieu ingrat et plus encore aux prouesses footballistiques, je fus rapidement rangé sur l’étagère des souffre douleurs où la manne saisissait chaque matin ses rancoeurs envers le bon élève afin de les bâter.

 

La laïque n’a pas que la douceur des mots ! Elle a aussi celle des maux !

 

J’en fis quotidiennement la triste expérience car je passais mes récréations à arpenter la cour en me récitant à voix basse l’intégralité des raretés de mon carnet. Bien sûr, absorbé par mon œuvre de mémoire, je ne manquais pas de traverser le sacrosaint terrain de football ou pire, je trébuchais sur le ballon rond qui venait échouer sur mes pieds pendant qu’une bonne douzaine de furies, ayant déjà armé leur tir, libéraient sur moi leurs shoots vengeurs.

 

Je dois avouer que pour moi le sport ne possédait aucune incertitude glorieuse. Chaque fois que je le croisais, j’étais bon pour une peignée certaine.

 

De là à penser que la prudence s’imposait, il n’y a qu’un pas que je franchis avec l’allégresse qui sied à tout opprimé qui vient de trouver une porte de sortie.

 

N’étant pas plus sot qu’un ministre de la justice, je prenais vite garde à ne plus piétiner les plates-bandes footballistiques et j’annexais sans attendre un territoire d’un mètre carré devant la palissade du potager laïc afin d’y répéter mes gammes.

 

A partir de ce jour, durant toutes les récréations, la barrière de bois accueillit mon dos et le goudron de la cour mon séant qui se plut à merveille céans.

 

Au centre du territoire, occupant les quatre-vingt pour cents de l’espace, s’étalait le Stade de France local, le long du bâtiment et du préau se logeaient les spécialistes de l’agate et du bigarreau, au milieu de tout cela allaient et venaient les maîtres se faisant face afin de jeter un œil sur l’ensemble de leur continent et, à l’extrémité de ce monde, au-delà des quatre-vingt dixièmes hurlants, se tenait ma Petite Glorieuse aux antipodes de son archipel.

 

Je m’étonnais parfois de jouir face à moi d’un microcosme de la société des adultes où chacun était empilé à sa place sans gêner les ébats des autres castes.

 

Songeur, je me répétais que la Laïque a ses propres métaphores.

 13/10/2017

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