Au bord du fleuve

20 août 2019

Emois, Poésies

Tous, nous avions profité des vigueurs du fleuve. Nous avions posé sur ses bords nos présents, nos passés et puis nos avenirs. Nous avions grandi  près de lui dans la patience ancestrale des alliances.

 

Notre force se puisa loin des regards dans les sourdes nourritures des profondeurs. Nos osmoses muettes suivirent des chemins tors dans les voix caverneuses de sonates privées de lumière.

 

L’entente était tacite : le fleuve nous nourrirait, nous le protégerions des attaques sournoises des éléments souvent vindicatifs dans ces contrées privées de mesure et vouées aux sermons vengeurs du vent.

 

Durant des siècles, nous nous dressâmes en ordre aux abords du Maître. Nous arborions le fût élancé, droit et rigide qui seyait à merveille à nos missions de vigies dressées face au ciel.

 

Au fil du temps, nous dispersions ça et là nos fruits afin d’enfanter de nouvelles nourrices qui veilleraient sans cesse au maintien de la vie dans ces parages incertains qui voisinent aux eaux.

 

Le fleuve lui, vivait sa vie de fleuve, ardente au printemps, discrète durant l’été, gonflée de remords à l’automne, mélancolique en hiver. Jamais, il ne se tarissait. Toujours, il nous apportait l’ardeur.

 

Aux confins d’octobre, le soleil rasait l’horizon et nous nous délestions de nos parures larges pour jouir de quelques vacances. De sa fougue de novembre, il esquissait les germes de notre descendance.

 

Les premiers rayons de janvier ravivaient notre sang que les mousses denses de février emmitouflaient d’amour pour fêter les nouvelles naissances qui s’affichaient au fil des jours en éclosions mutines.

 

Dès mars, nous enfantions de nouveaux rameaux qui, s’élargissant, procuraient de nouveaux parasols timides puis emphatiques laissant s’écouler l’énergie céleste dans un patient goutte à goutte nourricier.

 

En août, il fallait bien étendre nos racines pour puiser un peu de bonheur et quémander un peu de foi en l’avenir. Bon an mal an, nous jouions notre rôle de pare-feu et nous étions payés en retour.

 

J’avais choisi de demeurer le dernier avant les tourbes du delta. J’étais né là et, face aux vastes philosophies de la mer, j’avais pris l’habitude de méditer dans les frais discours des souffles versatiles.

 

Pour rien au monde, je n’aurais cédé ma place. Je conservais jalousement mon indépendance et je pris toujours soin de ne pas disséminer de fruits dans mon champ de vision.

 

Une simple feuille masquant les rivages aurait provoqué chez moi des spasmes incontrôlés et des exégèses immodérées. Je n’aurais su accepter des troncs incurvés près de ma rectitude.

 

Je me fis une raison donnant mon âme aux protections du monarque et aux espionnes heures de réflexion face aux immenses ondulations du temps et à ses remontrances quelquefois outrancières.

 

Ma loyauté fut récompensée. Je fus bien nourri durant toutes ces années et mes murmures discrets étaient pris pour de la sagesse. Je traversais le temps sans heurts, dans la simple opulence des missions réussies.

 

Je sens ce matin mes ramures les plus hautes asséchées par l’arthrose. Je grince et je craque désormais dans les reproches de l’hiver et le temps de lichens blancs parcourant le tronc s’impose lentement.

 

Les ardeurs du biotope ont eu cette année bien du mal à atteindre mes membres supérieurs et des piqûres sordides me parcourent l’écorce lorsque la sève bénéfique veut véhiculer un peu de vie.

 

Il me faudra bientôt sourire au bûcheron qui d’une peinture sanguine signifiera que le temps de notre dynastie s’achève. A la suite de l’homélie vive de la lame, personne ne prendra ma place face aux espaces infinis.

 

Lorsque mon corps aura été jeté aux braises du charbonnier, lorsqu’il aura refroidit comme tout un chacun, que des doigts aimants m’égrènent dans mes eaux puis que l’oubli fasse patiemment son œuvre.

 17/11/2017

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